« Nous faisons nos commandes à la pharmacie du district et depuis un moment le produit est indisponible à la pharmacie, on est obligé de demander aux femmes d’en acheter». Issa Tidjani Major du centre de santé intégré urbain de Diffa.

Balkissou/Jeune femme de la région de Diffa
Balkissou/Jeune femme de la région de Diffa

Après 13 ans de mise en vigueur, l’arrêté N079Msp/Mfe accordant la gratuité de la consultation prénatale : perd de sa substance sur le terrain . Pour cause : des difficultés d’ordres, politiques et économiques. Dans la région de Diffa, à ces deux freins se greffe un troisième qui est le phénomène de l’insécurité liée au terrorisme. Des centres de santé qui ne disposent pas de personnels qualifiés, des ruptures quasi régulières des intrants médicaux de bases, une situation qui pousse certains Centre de santé intégré (CSI) à mettre la clé sous la porte. Plus grave, les mesures sécuritaires instaurées depuis 5ans dans le cadre de l’état d’urgences, constituent une véritable entrave au droit à la santé des femmes à Diffa. Avec des restrictions appliquées dans le cadre des évacuations sanitaires nocturnes, des femmes tentent d’accoucher à domicile, une alternative qui souvent tourne au drame.

« Vingt et un » ans mère de deux enfants avec une grossesse de 5 mois, Balkissou habite à Kanada un site de déplacés situé dans la commune de Kabléwa. Elle est arrivée au CSI ce matin pour une première consultation prénatale(CPN) depuis sa nouvelle grossesse. Le centre le plus proche de son domicile est celui de Garana mais pour cette première consultation, elle a préféré parcourir 12 km pour se rendre au Csi de Kabaléwa situé à 25 km de la ville de Diffa.

Csi de Kabléwa
Centre de santé intégré de Kabaléwa

Ce contournement du Csi de proximité est une nécessité. « Le Csi de Garana n’offre pas de soin de qualité, il n’a presque jamais les médicaments pour les femmes enceintes, lorsque mes amies s’y rendent pour les consultations elles reviennent les bras ballants, sans médicaments et des fois elles ne trouvent personne au centre » nous explique la jeune femme au visage balafré. A Kabléwa, il était 9 heures lorsque le chef du Csi est arrivé dans un véhicule blindé marqué District sanitaire de Diffa. Une vingtaine de parturientes attendent en salle d’accueil, et pourtant le centre ne dispose pas de sage-femme, le chef Csi infirmier de formation appuyé par deux(2) jeunes infirmiers assurent l’ensemble des services : les accouchements, les consultations prénatales et poste natales, la prise en charge des nourrissons, les soins curatifs et bien d’autres services. Pour le chef Csi « Ça fait beaucoup pour un personnel réduit à 3 éléments. Nous avons besoins d’au moins une sage-femme sinon il nous faudra 2 pour pouvoir satisfaire les besoins ».

Comme Balkissou, nombreuses sont les femmes qui parcourent de longues distances pour se procurer de soins appropriés. C’est le cas de Saharatou  qui quant à elle a quitté le village de Dewa où le Csi  ne fonctionne plus depuis plus de trois(3) mois nous explique-t-elle.

A 80 km de Kabléwa se trouve le Csi de  Malam Boukardi. Ici, pas de sagefemme non plus c’est pourtant l’un des centres les plus fréquentés de N’guigmi (Centre de diffa) ?

Au cours des mois de janvier 2020, décembre et novembre 2019, 60 accouchements ont été prises en charge et environ 400 consultations prénatales et postes natales.  Le Csi de Malan Boukardi, tout comme ceux précédemment cités constituent des exutoires sanitaires pour les femmes dans une zone où les centres sont tantôt fermés tantôt non fonctionnels à l’exemple des Csi de Baroua, Dogaya et Bondi.

Outre l’absence de personnel qualifié, ces centres sont régulièrement confrontés à des ruptures d’intrants.

Fer acide folique/Médicament indispensable pour femme enceinte.

A Malan Boukardi, en plus de la vétusté des appareils de prise de constante qui sont parfois défaillantes, il manque des médicaments de prise en charge gratuite pour les femmes enceintes. Des produits tels que la sulfadoxine, le tdr syphilis, et le fer acide folique. Ces produits utilisés dans le cadre de la Cpn, protègent les femmes contre les complications liées à la grossesse et permettent de réduire la mortalité maternelle qui en 2012 était de 7102 décès maternel selon la direction régionale (Diffa) de l’Institut National de Statistique.

 

Pour les ruptures de stock en intrants médicaux de préventions, le cas du fer acide folique s’observe dans plusieurs centres dont ceux de Toumour,Gueskerou,Kablewa et Malan Boukardi. Pour en savoir plus sur la rupture de ce produit indispensable pour la santé des femmes enceintes de même que les difficultés liées au manque de personnel et des intrants médicaux de base de manière générale, il faut se rendre au district sanitaire de Diffa qui dans l’organigramme des structures sanitaires gère les Centres de santé intégrés et c’est ces derniers qui ont les cases de santé sous leur coupe.

La négligence des autorités sanitaires…

Une femme en consultation dans un centre de santé
Une femme en consultation dans un centre de santé

Le District sanitaire abrite le Csi urbain de Diffa, le centre le plus fréquenté de la région. Malgré la forte fréquentation, le Csi urbain de Diffa dispose de deux(2) sage-femmes assistées par quatre (4) bénévoles pour 95 consultations en moyenne par jour.  Mme Boukari Issa Mariama l’une des deux sages-femmes titulaires, assure la garde à la maternité pendant que l’une des bénévoles assure, les consultations prénatales.

Assise au milieu des patientes qu’elle aborde à tour de rôle en fonction de l’ordre d’arrivé, la jeune bénévole peine à cacher son stresse. « Il est difficile pour nous de prendre en charge tous les patients, des fois on est obligé de renvoyer certains » nous confie M. Issa Tidjani Major du Csi Urbain de Diffa.

Dans ce contexte d’insuffisance criarde de personnel, le travail des bénévoles s’avère indispensable, cependant il manque d’initiative d’encouragement ou de reconnaissance pour leur sacrifice.

La semaine qui a précédé notre arrivée à Diffa, une de ces bénévoles a déposé le tablier, le major du centre dit comprendre sa décision dans la mesure où le centre ne leur donne rien en terme pécuniaire, précise M.Tidjani. Cette situation impact négativement l’accès aux soins pour les femmes du fait que, dans l’impossibilité de prendre en charge toutes les femmes, il arrive très souvent que certaines parmi les patientes renvoyées renoncent à la Consultation prénatale. C’est le cas ce matin. Bintou Boulamari fait partie des renvoyées « je suis venue pour la Cpn parce qu’on nous a dit que c’est indispensable pour notre bien-être et celui du bébé malheureusement je n’ai pas été consultée je suis arrivée à 9h et à 11 heures, la sage-femme nous a refusé l’accès à la salle d’attente prétextant qu’elle doit arrêter les consultations à 12 heures. Je suis mécontente et je crois que je vais laisser tomber car de toute façon je ne suis pas en mesure de me procurer des médicaments si on me donnait une ordonnance » se désole Bintou.

Pour celles qui ont pu faire leur Cpn ce matin, aucune d’entre elles n’aura le précieux fer acide folique, elles doivent aller se le procurer elle-même et pourtant c’est un produit prit en charge par la gratuité. Méconnaissant, l’importance de ce produit pour leur santé et celle du bébé à naitre, elles repartent insouciantes. Or, le fer acide folique est donné aux femmes enceinte dès la première consultation ainsi que toute celles qui suivent jusqu’à l’accouchement. Elle est très indispensable dans la prévention de l’anémie et permet de réduire les risques de malformations pour le bébé.

Selon une source du centre de santé intégré, cela fait bientôt 2 mois que dure cette rupture du fer acide folique. « Nous faisons nos commandes à la pharmacie du district et depuis un moment le produit est indisponible à la pharmacie, on est obligé de demander aux femmes d’en acheter » se dédouane le major du Csi.

Cette rupture de fer tout comme le manque de personnel et d’intrants médicaux qui paralyse les centres est un problème connu des autorités sanitaires. Pour ce qui est de l’insuffisance du personnel au Csi urbain, le major du centre dit avoir officiellement écrit à la Direction régional de la santé publique au début du mois de janvier mais jusqu’ici pas de réponse ni satisfaction. Pendant ce temps le problème demeure et la fréquentation du centre s’accroit au fur et à mesure que le temps passe. En décembre dernier 500 femmes sont prise en charge en Cpn, elles étaient 700 en janvier 2020, M.Tidjani quant à lui, craint le pire « le jour où les 4 sage-femmes bénévoles vont nous abandonner le centre sera terriblement affecté »  prévient-il. Et pourtant c’est possible de prévenir cette situation épouvantable pour le centre « avec le recouvrement de fonds, le Csi pouvait faire un contrat pour les bénévoles à 60.000f. On n’a pas besoins d’attendre le ministère, c’est une question de management » nous explique un cadre du district. Cette solution est en effet envisageable et s’avère indispensable pour au moins préserver le statuquo tant bien que mal en attendant une réaction de l’Etat dont la responsabilité est directement impliquée dans cette carence de personnel qui réduit l’accès aux soins pour les braves dames du manga.

Selon l’Institut National de la statistique (Ins), la région de Diffa compte 719 302 habitants auxquels s’ajoutent 300 00 réfugiés pour la plupart venus du Nigeria. Ainsi avec une population de 1 019 302 habitants la région de Diffa compte 13 sages-femmes pour l’ensemble des centres sanitaires de la région. Niamey avec ses 1 293 503 habitants, pour la seule maternité Issaka Gazoby (Mig) compte 80 sages-femmes dont 7 contractuelles et 20 bénévoles (gratifiées) nous apprend Mme Gaoh Zaratou présidente de l’Association des Sage Femmes du Niger en poste à la Maternité Issaka Gazoby. 

A la lumière de ces chiffres on est tenté de se demander pourquoi cette disparité ?  Pourquoi cette rupture quasi régulière d’intrants médicaux dans les centres de santé à Diffa ? Nous avons tenté d’en savoir plus avec la direction régionale de la santé mais sans succès.

L’état d’urgence et ses impacts négatifs sur la santé de la femme et l’enfant…

Instauré le 10 février 2015 et prorogé tous les trois(3) mois, l’état d’urgence a un impact considérable sur la santé publique de manière générale, particulièrement du côté des femmes enceintes. A partir de 20h 00 tous les moteurs sont coupés, aucun véhicule ne démarre, les seuls phares qu’on perçoit la nuit sont ceux des patrouilleurs de l’armée et de la police qui arpentent de temps à autre la voie butinée de la commune urbaine de diffa. Les évacuations sanitaires sont difficiles, en cas de crise ou de trouble sanitaire grave après 20 heures, le malade fera l’effort de marcher, sinon il faudra prendre son mal en patience jusqu’à 6 heures passées. Pour dépêcher une ambulance, il faudra prévenir la mairie ou le gouvernorat qui à son tour fait un message à l’armée et la police qui se chargeront d’escorter la patiente apprend-t-on, un protocole assez long et difficile d’accès pour le commun des usagers des services de santé nous a fait savoir une source sanitaire. En effet selon des sources concordantes, seuls quelques privilégiés arrivent à obtenir des évacuations nocturnes pour des accouchements ou des crises de santé. Ce qui est loisible de constater, c’est qu’à partir de 19h tous les centres de la région ferment leurs portes, les chefs de centres de santé intégré se ruent à Diffa où ils passent la nuit pour se préserver contre les attaques des factions de Boko Haram qui opèrent très souvent la nuit, les agents de santé étant des cibles privilégiées de la secte. En juin 2018 la case de santé de la localité de Garin Dogo  a été nuitamment assaillit par Boko Haram et le Major du Centre a été égorgé  par les ravisseurs.  « Depuis ce drame, le centre a fermé ces portes et les femmes accouchent à domicile dans des conditions difficiles nous confie un notable du village ». Ce n’est pas la seule attaque qui a visé un Csi. Dans la nuit du jeudi 20 février , le Csi de N’Gaguam a été incendié par des éléments de Boko Haram qui ont enlevé et égorgés non loin de là deux jeunes habitants du village.

Ainsi Jusqu’ à 6 heures du matin seuls le centre hospitalier régional, le centre mère et enfant (Cme), et le district de diffa  gardent leurs portes ouvertes pour d’éventuelles évacuations  hélas, c’est sans considérer que les parturientes ne peuvent braver le couvre-feu en vigueur, par craint de bavures nocturnes de l’armée . Lorsque le travail intervient la nuit, les femmes accouchent à la maison assistée par une matrone et des fois les choses ne se passent pas tout à fait bien. Fadji Boukary habite à Bosso (75km de Diffa), en juillet 2019 elle avait perdu son bébé lors d’un accouchement à domicile. « Le travail m’a pris aux environs de 22 heures, à cette heure c’était déjà le couvre-feu et j’ai beaucoup souffert avant l’arrivée de la matrone. A son arrivée elle a trempé des feuilles de plante dans de l’eau elle m’a demandé d’en prendre deux gorgée, après une heure d’intenses douleurs  j’ai accouché mais mon  enfants était arrivée au monde sans vie » nous a confié la jeune femme de 25 ans remplie d’émotion.  Si Fadji avait eu la chance d’être évacuer à diffa elle aurait pu probablement bénéficier d’une césarienne qui pourrait sauver son enfant.

La nuit du mardi 18 février nous sommes retournés au Csi urbain pour constater l’ambiance qui y prévale. Il était 21 heures passé, autours du district c’est l’obscurité,  pas d’éclairage public. Les soldats font la patrouille certains à vélo d’autres à pied,  kalachnikov dans le dos des écouteurs dans les oreilles ils font la navette dans les alentours du centre et le moindre mouvement suspect entrainerait un tir de sommation, la population a l’habitude des coups de feux ici.

A l’intérieur du district, la plupart des bureaux sont fermés, dans la cour nous retrouvons Biri Kassoum Chetima adjoint au chef du centre de santé intégré, ce soir il assure la permanence. Infirmier de formation Biri Kassoum s’occupe des soins curatifs au Csi  mais « en cas d’absence des sage-femmes j’interviens pour les accouchements» nous explique le permanencier. Pour l’heure il n’y a pas de patients ni d’urgence Biri Kasoum échange avec le concierge du district qui ayant surement constaté que nous ne sommes pas un agent du centre nous a sommé de quitter les lieux.

De toute manière on a intérêt, il sera bientôt 22 heures l’heure du couvre-feu (piétons).

Il est évident que les restrictions dans le domaine sanitaire induites par la gouvernance de l’état d’urgence constituent une violation des droits humains. Le droit à la santé est garanti par l’article 12 de la constitution du 25 novembre qui stipule « chacun a droit à la vie, à la santé, à l’intégrité physique et morale ». Ceci dit, le hic, c’est que la loi N 98-24 du 11 aout 1998 portant règlementation de l’état d’urgence en son article 3 donne aux gouverneurs et préfets des pouvoirs, qui dans le cas de la région de Diffa font l’objet d’un usage qui viole le droit à la santé. C’est le pouvoir : d’interdire la circulation des personnes ou des véhicules dans les lieux et aux heures fixés par arrêté ; d’instituer par arrêté des zones de protection ou de sécurité où le séjour des personnes est réglementé ; et d’interdire le séjour dans tout ou une partie du département à toute personne cherchant à entraver de quelques manières que ce soit l’action des pouvoir publics.

Cette loi, il est clair donne trop de pouvoir aux autorités locales toutefois elle peut faire l’objet d’un usage responsable dans des domaines comme celui de la santé. La situation sécuritaire à Diffa demeure fragile, les villages continuent d’être attaqué et le phénomène des enlèvements préoccupe, cependant la commune urbain de diffa est relativement sécurisée.

Il est  tout à fait possible de lever les restrictions dans le domaine sanitaire sans pour autant mettre en péril la sécurité des citoyens et alléger la souffrance inaudible des femmes de Diffa.

Youssouf Seriba